Assurance-vie : la part d'un bénéficiaire décédé peut revenir à ses héritiers

Dans un arrêt du 27 novembre 2025, la Cour de cassation a jugé qu'au décès d'un bénéficiaire avant toute acceptation, sa part pouvait passer à ses héritiers, même sans clause de représentation. Une décision qui invite à relire les clauses bénéficiaires.
 

L'affaire, rapportĂ©e par Le Monde, part d'une situation banale. En 1989, une veuve souscrit un contrat d'assurance-vie en conservant la clause type : son conjoint, Ă  dĂ©faut ses enfants par parts Ă©gales, Ă  dĂ©faut ses ayants droit lĂ©gaux. 

 

Ă€ son dĂ©cès en 2017, son mari Ă©tant dĂ©jĂ  disparu, le capital doit revenir Ă  son fils et Ă  sa fille, Ă  parts Ă©gales. Mais le fils meurt Ă  son tour deux semaines plus tard, sans avoir eu le temps d'accepter sa dĂ©signation. Son fils adoptif rĂ©clame alors la moitiĂ© du capital qui devait Ă©choir Ă  son père, soit 75 622 euros. 

 

L'assureur s'y oppose et estime que la totalitĂ© doit revenir Ă  la fille survivante, sĹ“ur du dĂ©funt, au motif qu'aucune clause de reprĂ©sentation n'Ă©tait prĂ©vue. Les juridictions saisies rendent des dĂ©cisions contradictoires, ce qui conduit le fils adoptif Ă  porter le litige devant la Cour de cassation. 

 

Le sujet n'est pas anecdotique : il touche au sort de capitaux importants et à une question fréquente, celle du bénéficiaire qui décède dans la fenêtre séparant le décès du souscripteur de l'acceptation de la clause. Cette période, souvent courte, suffit pourtant à faire naître un contentieux entre héritiers, d'autant que les clauses standardisées des contrats anciens n'avaient pas anticipé ce cas de figure.
 

Une clause type au cœur du litige
La deuxième chambre civile tranche le 27 novembre 2025 en faveur du petit-fils adoptif. Son raisonnement : la dĂ©signation de deux bĂ©nĂ©ficiaires par parts Ă©gales crĂ©e deux stipulations pour autrui distinctes, chacune suivant son propre sort. Dès lors, les hĂ©ritiers d'un bĂ©nĂ©ficiaire dĂ©cĂ©dĂ© peuvent percevoir sa part, mĂŞme en prĂ©sence d'autres bĂ©nĂ©ficiaires de mĂŞme rang, sauf volontĂ© contraire exprimĂ©e par le souscripteur. Surtout, la seule prĂ©sence d'un autre bĂ©nĂ©ficiaire de mĂŞme rang ne suffit pas Ă  caractĂ©riser cette volontĂ© contraire : il faut un Ă©lĂ©ment positif, une intention manifestĂ©e par le souscripteur d'Ă©carter cette transmission. Autrement dit, le silence de la clause ne profite pas au bĂ©nĂ©ficiaire survivant, contrairement Ă  ce que soutenait l'assureur. 

 

La Cour rejoint l'analyse de la Médiation de l'assurance, qui estimait dès février 2024 que la stipulation se transmet aux héritiers du bénéficiaire défunt, sauf manifestation de volonté contraire du souscripteur. L'affaire repart devant la cour d'appel de Toulouse : pour conserver l'intégralité du capital, la fille devra démontrer que sa mère ne souhaitait pas voir la part de son frère revenir au petit-fils. La charge de la preuve pèse donc sur celui qui conteste la transmission, un point décisif en pratique, car reconstituer l'intention d'une personne disparue des années plus tôt relève souvent de l'impossible.
 

La portée pour la transmission
Pour une clientèle patrimoniale, la leçon tient en quelques mots : la rĂ©daction de la clause bĂ©nĂ©ficiaire commande l'issue. Une clause standard, reprise sans rĂ©flexion, laisse place Ă  l'interprĂ©tation et au contentieux, parfois des annĂ©es après le dĂ©cès. 

 

Celui qui veut maĂ®triser la destination des capitaux dispose de plusieurs leviers. Il peut nommer ses bĂ©nĂ©ficiaires de façon nominative et prĂ©cise, prĂ©voir une clause de reprĂ©sentation lorsqu'il souhaite que la part d'un bĂ©nĂ©ficiaire prĂ©dĂ©cĂ©dĂ© revienne Ă  ses propres enfants, ou au contraire l'Ă©carter explicitement pour que les autres bĂ©nĂ©ficiaires se partagent le capital. 

 

Les contrats rĂ©cents permettent aussi des clauses Ă  options, dĂ©membrĂ©es ou avec bĂ©nĂ©ficiaires de second rang, qui affinent la transmission selon les objectifs et la composition de la famille. La dĂ©signation gagne Ă  ĂŞtre revue après chaque Ă©vĂ©nement familial : dĂ©cès, naissance, mariage, divorce, recomposition, autant de moments oĂą une formule rĂ©digĂ©e des dĂ©cennies plus tĂ´t cesse de correspondre Ă  la situation rĂ©elle. 

 

Un capital d'assurance-vie Ă©chappe en principe aux règles de la succession et bĂ©nĂ©ficie d'une fiscalitĂ© propre, mais cet avantage ne vaut que si la clause exprime sans ambiguĂŻtĂ© la volontĂ© du souscripteur. Mieux vaut la faire relire par son conseiller ou son notaire plutĂ´t que de s'en remettre Ă  une formule prĂ©imprimĂ©e, et conserver une trace Ă©crite des intentions lorsqu'elles s'Ă©cartent du modèle. 

 

À défaut, c'est un juge qui reconstituera l'intention du défunt à partir de simples indices, avec le risque d'une issue éloignée de ce qui était souhaité, et d'un blocage des fonds tant que le litige n'est pas tranché.
 


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